L’étrange histoire des Roms musulmans de Bosnie-Herzégovine

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L’étrange histoire des Roms musulmans de Bosnie-Herzégovine

Message par Clément le Ven 13 Fév - 13:24

Article de Irin Mujcic paru sur le site "Dépêches Tsiganes"
http://www.depechestsiganes.fr/letrange-histoire-des-roms-musulmans-de-bosnie-herzegovine/

L’étrange histoire des Roms musulmans de Bosnie-Herzégovine
12 février 2015


La Bosnie-Herzégovine est l’un des principaux pays musulmans en Europe et abrite probablement la population de Roms musulmans la plus importante même si on ne peut s’appuyer sur aucune statistique officielle pour l’affirmer. Pourquoi existe-t’il autant de Roms musulmans en Bosnie-Herzégovine, et plus généralement dans les Balkans ? Quelle est leur situation aujourd’hui au sein de la société bosniaque ? Afin de répondre à ces questions, nous devons faire un bref retour vers le passé.

Muslim_Gypsies_from_Bosnia,_illustration,_1901-1L’empire ottoman dans les Balkans
La présence de Roms musulmans dans les Balkans est liée à l’invasion ottomane et à la création de l’Empire ottoman dans la région aux 14ème et 15ème siècles. Certains Roms musulmans participèrent à la conquête ottomane, soit en tant que militaires, soit en tant qu’artisans employés par l’armée. A l’époque de la conquête ottomane, une population Rom était déjà présente dans les Balkans après des vagues d’immigration successives depuis l’Inde au 11ème siècle. 
D’après le corpus des lois ottomanes de 1475, tous les Roms – qu’ils soient musulmans ou chrétiens – payaient des impôts obligatoires en principe uniquement pour les non-musulmans. Cela indique donc que les Roms n’étaient pas considérés comme des musulmans à part entière par les autorités ottomanes. Certains Roms musulmans bénéficiaient tout de même de certains avantages fiscaux mais parfois après avoir eu recours à la justice. A travers ce registre, il est possible de mesurer le processus d’islamisation de la population Rom des Balkans. Les autorités de l’Empire ottoman favorisèrent la conversion des Roms à l’Islam à travers différentes mesures, pour la plupart des incitations fiscales, sans recourir à la violence. Mais les Roms n’étaient pas considérés comme des musulmans à part entière et restaient en bas de l’échelle sociale, comme le montre le cas de Sélim, un boulanger Rom musulman. Ce dernier dût demander l’arbitrage d’un tribunal de Sarajevo afin d’être exempté du paiement des impôts locaux obligatoires pour les « infidèles ». Dans sa requête, il déclare: « Je suis musulman et fils de musulman. Je vis dans le quartier musulman et au même titre que mes voisins je donne une partie de mes revenus aux pauvres quand je peux. De plus, comme c’est la coutume chez les musulmans, je fais la prière cinq fois par jour et envoie mes enfants à l’école coranique avec les autres enfants. Je travaille comme boulanger et mon épouse légitime évite les étrangers… » Le tribunal exempta finalement ce Rom musulman du paiement des impôts locaux, mais des dizaines d’autres n’eurent pas la possibilité d’avoir recours à la justice.
L’empire austro-hongrois

Quand le régime ottoman pris fin, les attitudes à l’égard des Roms semblèrent se durcir considérablement. Ils furent notamment la cible de campagne de rumeurs visant à faire croire qu’ils vivaient grâce à des revenus « immoraux ». Lors de la période de domination austro-hongroise et du « royaume de Yougoslavie », fondé en 1918, les Roms subirent les tensions qui grandissaient entre les différents groupes de population – Serbes, Croates et Slovènes.

La Seconde Guerre mondiale
L’Etat indépendant de Croatie (NDH) fut fondé en avril 1941 après l’invasion de la Yougoslavie par les alliés de l’Axe. Le NDH était constitué de la plupart des territoires de la Croatie et de la Bosnie-Herzégovine actuelles, auxquels venaient s’ajouter certaines parties de la Serbie actuelle. C’était en vérité un quasi-protectorat germano-italien, puisqu’il devait son existence aux pouvoirs de l’Axe, qui maintenaient des troupes d’occupation dans l’Etat fantoche. Les premiers décrets adoptés par le dirigeant de l’NDH Ante Pavelic démontraient à quel point les Oustachis (séparatistes croates, anti-yougoslave, antisémites, anti-tsiganes et fascistes) avaient adopté l’idéologie raciste de l’Allemagne nazie. La création en Croatie du camp de concentration de Jasenovac, surnommé « l’Auschwitz croate », participa à la « solution finale » mise en place par les Nazis pour les Juifs, au massacre des Roms et à l’élimination des opposants politiques, même si son but principal était d’éliminer les Serbes du territoire du NDH. En Bosnie-Herzégovine, certains Roms, principalement des Roms musulmans (également appelé Roms « Parni » – Roms « blancs »), ont été épargnés en raison de l’intervention rapide et répétée des dignitaires religieux Bosniaques musulmans. Peu après la mise en place des lois raciales et le début d’un recensement des Roms, une délégation de Roms musulmans bosniaques fit appel le 17 juillet 1941 aux Oulémas de Sarajevo pour qu’ils interviennent en leur faveur, afin que les lois raciales ne s’appliquent pas aux Roms musulmans. Les dignitaires musulmans bosniaques prirent fait et cause pour eux et établirent un comité de défense des Roms musulmans. Leur intervention fut couronnée de succès. Le 30 août 1941, le ministère de l’Intérieur informa le chef des Oulémas de Sarajevo qu’aucune mesure ne serait prise contre les Roms musulmans, qui devaient être considérés comme des musulmans « aryens ». Mais tous les Roms musulmans ne furent pas épargnés. Certains furent persécutés par les Oustachis. Lorsque le ministère de l’Intérieur de l’Etat croate pro-nazi ordonna l’arrestation des Roms en mai 1942, des fonctionnaires zélés décidèrent que cet ordre devait s’appliquer également aux Roms musulmans. Le 26 mai 1942, les dignitaires musulmans de Zenica (Bosnie) protestèrent contre la déportation effectuée par des responsables oustachis locaux de Roms vers les camps croates. Le chef des Oulémas de Sarajevo appela alors à la libération de tous les Roms musulmans qui avaient été arrêtés. C’est grâce à ces interventions répétées en 1941-42 que certains Roms musulmans de Bosnie parvinrent à survivre. Les populations Roms de Sarajevo, Doboj, Brcko, Srebrenica et d’autres petites localités purent ainsi échapper au terrible sort réservé aux Roms du pays. Ils furent épargnés en tant que musulmans et également en raison d’un très haut niveau d’intégration dans la société. Ils avaient des noms musulmans, s’habillaient comme les autres musulmans, avaient des maisons et des professions. Après la Seconde Guerre mondiale, dans la Yougoslavie communiste de Tito, la situation des Roms connût une amélioration significative, puisque les Roms accédèrent au statut de « minorité nationale », qui les fit accéder à une certaine sécurité et aux droits sociaux.

crédit photo : Nihad Nino Pusija
crédit photo : Nihad Nino Pusija
L’histoire moderne
Après la mort de Tito, le sentiment que le communisme à la yougoslave avait échoué se propagea rapidement dans la Fédération sous l’action des nationalismes qui contribuèrent à fragmenter les populations et les territoires. Dans ce contexte, on assista à une montée en flèche des discriminations et de la haine contre les Roms. Au cours de la guerre qui déchira la Bosnie-Herzégovine de 1992 à 1995, les Roms furent souvent rejetés et persécutés par toutes les parties impliquées dans le conflit. Ils furent soumis à des traitements terribles dans les camps de concentration et on estime que quelque 30.000 d’entre eux furent victimes de « purification ethnique ». Aujourd’hui, la Bosnie-Herzégovine a pris de nombreuses mesures visant à montrer sa détermination à respecter, en ce qui concerne les Roms, les critères internationaux en matière de droits de l’Homme et de libertés. Le pays, qui survit toujours 20 ans après la fin de la guerre sous tutelle internationale, a en particulier ratifié en 1992 la convention internationale sur les droits politiques et civils (ICCPR).
Mais au delà des déclarations d’intention, de sérieux éléments confortent la thèse selon laquelle les Roms continuent à être l’objet de discriminations et de mauvais traitements systématiques en Bosnie-Herzégovine. Ainsi, la loi bosniaque interdit aux Roms d’exercer toute responsabilité politique de premier plan, dont la présidence du pays. Seuls les membres des trois « peuples » – Bosniaques, Croates et Serbes – bénéficient de l’intégralité de leurs droits politiques. Les autres minorités telles que les Roms ne peuvent se présenter à des élections ou voter pour les représentants de la « Chambre des peuples ». Les Roms sont également lourdement discriminés en matière d’accès au logement, au système de santé et à l’éducation comme le dénoncent régulièrement des ONG dont le Centre européen des droits des Roms (ERRC).
Les difficultés économiques actuelles en Bosnie-Herzégovine ainsi que le blocage des institutions et l’incapacité flagrante des représentants politiques ont une influence très grande sur toute la société bosniaque mais frappent bien plus durement encore les populations Roms. Dans ce contexte politique, économique et social, on peut observer avec inquiétude, une augmentation sans précédent des stéréotypes et des préjugés contre les Roms en Bosnie. Ces derniers, comme le reste de la société bosniaque, sont dans une impasse politique largement créée par les « élites » qui sont censés gouverner le pays. Vingt ans après la fin de la guerre, le fond du problème reste de marcher à nouveau sur la voie du dialogue pacifique et de l’interaction entre les différents groupes de populations et les différentes religions. Car la diversité des populations, des religions, des cultures représente la richesse et la force de la Bosnie-Herzégovine et le seul socle sur lequel le pays pourrait être enfin véritablement reconstruit.

Irvin Mujcic
* Irvin Mujcic est un jeune militant pour les droits de l’Homme et singulièrement des Roms. Rescapé du génocide des Musulmans de Srebrenica, il tire notamment son engagement de l’exemple de son père, qui figure parmi les 8.000 Musulmans bosniaques massacrés dans cette ville de l’est de la Bosnie par des extrémistes serbes le 11 juillet 1995. Ayant migré en Italie avec sa mère, Irvin Mujcic est retourné récemment en Bosnie, où il souhaite s’investir dans des initiatives de paix impliquant notamment les jeunes générations, plus particulièrement dans sa ville meurtrie de Srebrenica.
* Ce texte a été écrit en anglais par Irin Mujcic et traduit en français par Isabelle Ligner.

Clément
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